A la rencontre des Grues cendrées

Mi-Janvier, me voilà au petit matin au bord de l’Allier, une des grandes rivières du territoire Français. Postée aux abords de la Réserve du Val d’Allier pour aller à la rencontre des Grues Cendrées, ces grandes voyageuses qui passent l’hiver sur cette zone encore libre. Une zone de non-droit où la rivière peut sortir de son lit, inonder les champs alentours, changer de place et de visage quand elle le souhaite. 1450 hectares sauvages, encadrés par deux grandes routes, des champs cultivés et les habitations des humain.e.s Bourbonnais.e.s. Une goutte d’eau où trouvent refuge nombre d’oiseaux pour passer l’hiver.

Je les entends d’abord faiblement. Les crues hivernales ont emplis les bras habituellement morts de l’Allier, créant des zones inaccessibles où les Grues passent leurs nuits, bien à l’abri de tout prédateur. Le soleil se lève tout doucement et ça y est les premier vols passent au-dessus de ma tête pour rejoindre les champs alentour et manger les graines abandonnées lors de la récolte passée.

Ecoute au casque fortement conseillée

A la rencontre des Grues cendrées

Informations techniques :

Localisation : Réserve du Val d'Allier

Milieux: Bande de liberté fluviale

Saison : Hiver

Matériel utilisé : Enregistreur Zoom H4nPro ; Octavas Cardioïdes

 

Ces moments captés à la volée sont magiques. Je n’oserai pas m’approcher des groupes posés au sol en train de s’alimenter. De plus le jour est maintenant levé et les voitures ont repris leur ballet incessant, emplissant l’air de leurs grondements.

Krooouh, krooouh, kroouh ! Comment ne pas être touché.e.s sinon impressionné.e.s par les cris mélancoliques dont emplissent le ciel ces grand.e.s oiseaux ? Une personne m’a raconté un jour cette sensation proche de la frayeur ressentie en les entendant tourner de nuit au-dessus d’un petit village Ariègeois. Ecouter dans un demi-sommeil, bien au chaud sous la couette, ces cris puissants et tournouaillants, réveillant les peurs bien ancrées des fantômes sauvages. C’était probablement un groupe de Grue cendrées qui cherchait une zone où se poser avant de passer les montagnes Pyrénéennes et rejoindre enfin l’Espagne pour y passer l’hiver.

 

 

Les Grues fascinent et ce dans nombre de cultures. Les Alévis, un peuple d’Anatolie, pratiquent une danse collective au rythme complexe, le semah, qui signifie écoute. Des femmes et des hommes dansent, mêlant le mouvement de leurs bras à celui du luth et la voie du chanteur : « De nouveau bien tristement tu gémis/Ma grue, ton sein est-il meurtri ?/Sans qu’on t’ait touchée tu geins/Ma grue, ton sein est-il meurtri ? […]Tu parcours tournoyante ce monde éphémère.» (Françoise Arnaud-Demir, 2013)

Les Grues et les Humain.e.s écoutent, dansent, chantent et migrent.

 

A l’heure où je poste cet article nous sommes mi-Mars et les Grues sont presque toutes reparties. Après avoir passé l’hiver au « Sud » (Espagne, France…), elles partent rejoindre le Grand Nord lors d’une migration s’étalant de Février à Mars. C’est la Migration de Printemps. Elles vont alors passer le printemps et l’été sur leurs zones de reproduction, de la Scandinavie jusqu’à la Sibérie, se charmer, faire l’amour et élever leurs petits.

Mi-octobre les couples d’adulte avec leurs jeunes vont rejoindre de vastes groupes pour entamer un long voyage, celui de la Migration Postnuptiale. C’est souvent à cette occasion que l’on peut observer leurs grands V dans le ciel. Elles quittent des zones devenues trop froides et où la nourriture manque pour venir s’installer sur des zones plus clémentes. De nombreuses zones en France vont leur servir de Halte migratoire (zone où elles vont se reposer, manger pour repartir) ou de Zone d’Hivernage, qui est le cas du Val d’Allier.


Vol en V:

L’oiseau de tête va « fendre l’air » et permettre aux suivants de dépenser moins d’énergie en utilisant l’aspiration crée. Pour utiliser ce phénomène physique (si il y a des physicien.ne.s pouvant expliquer le comment du pourquoi exprimez-vous ! :) ) leurs battement d’ailes doit être synchronisé d’une manière très précise. De façon tellement précise que cette hypothèse a pu être mise en doute. Au cours d’un programme de réintroduction où l’on accompagnait de jeunes Ibis avec un avion pour leur montrer la route à suivre (les jeunes apprennent les couloirs de migration en suivant les individus expérimentés lors de leur premier voyage), des capteurs ont été placés sur leurs ailes. Il a pu être prouvé qu’ils se plaçaient exactement au bon endroit et battaient exactement de la bonne façon leurs ailes. Ne jamais mésestimer les capacités sensorielles des piafs !

“They are just so aware of where each other are and what the other bird is doing, and that’s what I find really impressive.” (Steven J. Portugal)



Un ornitho sévit dans la Réserve du Val d'Allier! Les articles et photos de François Guélin nous font découvrir la zone au rythme des saisons (et il y a même des prises de sons!) : http://ornithovaldallier.blogspot.fr/2016/11/grues-cendrees-speciale-dedicace.html


Aucune espèce ne migre de la même façon. Certaines vont faire :

  • de très grandes migrations (ex. : Hirondelles) ou des courtes (ex. : Rouge-gorge familier)
  • voyager en groupe (ex. : Grues, Ibis…), d’autres vont voler de façon solitaire (ex. : Balbuzard pêcheur)
  • planer ou autrement appelé le vol à voile (ex. : Albatros) ou battre constamment des ailes ou autrement le vol battu (ex. : Courlis corlieu, Passereaux…)
  • voyager de jour (ex. : Buse variable, pour profiter des courants ascendants) ou de nuit (ex. : Oies, pour voyager dans des conditions moins chaudes et sèches mais également car le vent est moins turbulents la nuit)
  • voler haut (l’exemple le plus impressionnant étant les oies à tête barrées qui traversent l’Himalaya à plus de 10000 mètres d’altitude…) ou bas (ex. : Passereaux, Limicoles…)
  • par sauts de puces (ex. : Passereaux) ou grandes distances (ex.: Bernaches cravant, 1331 km en une journée pour le record (Green et al., 2002)).

Tous ces exemples ne sont pas exhaustifs et il a plein de thèmes, comme les techniques utilisées pour s'orienter, que je n’ai pas évoquée ici. Pour en savoir plus sur la migration je vous invite à aller voir le site de Migraction où j’ai obtenu la plupart de ces informations et qui est on ne peut plus précis et complet :)

Une chose est sure, le voyage est éprouvant. En plus de l’effort physique intense, le peu de temps alloué à chercher de la nourriture et les distances énormes à parcourir, de nombreux risques ponctuent la route : collision avec des voitures, chasse, prédations (quand on avance à découvert on a plus de chance de se faire attraper), tempêtes, vent, brouillard, lignes électriques, pollution lumineuse, éoliennes…

J’ai déjà évoqué ce point dans un précédent article dédié aux oiseaux de bord de mer, mais je tiens à y revenir de façon plus précise. Quand les oiseaux arrivent sur leurs zones d’hivernage (ou lors de leurs haltes migratoires : pauses avant de repartir vers leur destination) elles et ils sont souvent épuisé.e.s. Elles/ils vont devoir reconstituer leur force et reprendre du gras afin de pouvoir repartir au printemps, séduire des congénères, passer du bon temps et faire plein de bébés :) S’alimenter durant la période hivernale est difficile, la nourriture est rare et la concurrence est rude. Ces lieux varient en fonction des espèces : une Buse va préférer un espace entre haies et zones ouvertes alors qu’une Oie va s’arrêter dans une zone humide. Les grandes vasières côtières, les étangs et tourbières sont autant de lieux indispensables à ces centaines d’individu.e.s qui sillonnent le ciel. D’autant plus qu’elles sont rares et que malgré leur protection (Convention de Ramsar) elles sont toujours menacées d’assèchement, d’endiguement, de pollution… Nous aimons tout.e.s aller nous promener le long de la mer ou au sein d’une zone humide mais nous ne sommes pas seul.e.s à profiter de ces espaces ! Quand nous provoquons la fuite, l’envol, même ponctuel d’un banc d’oiseaux ce n’est pas sans conséquences. Imaginez qu’au cours d‘une randonnée/une journée de travail/une manif particulièrement longue et épuisante (pluie/chef qui vous met la pression/lacrymos), vous vous accordiez un temps de pause pour manger un bout. Et qu’à ce moment-là des gugusses vous foncent dessus, s’assoient à côté de vous, s’approchent à quelques mètres pour vous photographier (ou vous enregistrer ;) ), crient et courent de partout. Comment vivriez-vous ça ?

Plutôt qu’agir comme si l’intégralité des espaces nous appartenait, à nous et à nous SEUL.E.S, pourquoi ne pourrions-nous pas partager, être attentives.fes aux autres occupant.e.s et leur laisser la place qui leur est due ?


Bibliographie:

Arnaud-Demir, F. (2005) Garder le rythme. Ecoute et dans rituelle dans le semah des Alévis de Divrigi (Turquie). Cahiers de littérature orale.

Green, M., Alerstam, T., Clausen, P., Drent, R. & Ebbinge, B.S. (2002). Dark-bellied Brent Geese Branta bernicla bernicla, as recorded by satellite telemetry, do not minimize flight distance during spring migration. Ibis.

Portugal, S. J. (2014). Upwash exploitation and downwash avoidance by flap plashing in ibis formation flight. Nature.

https://blogs.mediapart.fr/michel-de-pracontal/blog/180114/samedi-sciences-116-pourquoi-les-oiseaux-migrateurs-volent-en-v

http://www.cebc.cnrs.fr/ecomm/argonimaux/ArgoNIMAUX_GAab.html

http://champagne-ardenne.lpo.fr/grue-cendree/grus

https://eurobirdwatch.lpo.fr/migration.php

http://www.lpo-auvergne.org/preserver-les-espaces-la-biodiversite/vie-de-la-reserve

http://rapaces.lpo.fr/balbuzard/le-balbuzard-pecheur

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